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26 mai 2006

Deux visions du monde

Le Monde daté du 25 mai a ouvert ses colonnes à deux personnages respectables, porteurs de nobles ambitions et pourtant en désaccord sur une certaine idée de nos sociétés, du monde tel qu'il évolue au travers d'Internet.

Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France (BNF), héritier d'une estimable lignée d'hommes d'Etat (son grand-père, Jules Jeanneney, président du Sénat en 1940, fut un ardent partisan de la lutte contre l'ennemi d'alors), livre une nouvelle réplique de sa réaction à la numérisation et à la mise en ligne par la société Google de plusieurs millions de livres.

Eric Schmidt, CEO de Google, propose pour sa part une tribune exaltant les bénéfices qu'Internet apporte aux individus de tous les pays, de la possibilité d'avoir accès à une précieuse mine d'informations jusqu'à la part prise par les citoyens dans le monde des médias.

La critique de Jean-Noêl Jeanneny relative à l'irrespect du droit d'auteur par Google, dans le cadre de sa démarche de numérisation des livres, porte indéniablement sous l'oeil du juriste francophone. En effet, les droits d'auteur confèrent généralement des droits plus extensifs aux auteurs et aux éditeurs d'Europe continentale que ne le fait le copyright anglo-saxon dont la Common Law en a, pour résumer de manière quelque peu réductrice, réduit l'étendue à ce qui est économiquement justifié en termes d'investissement - j'insiste sur la version réductrice du résumé ainsi fait dans la mesure où les différents traités et conventions internationaux n'ont eu de cesse de rapprocher le régime anglo-saxon du régime continental, eu égard notamment à la durée des droits consentis. Ainsi les oeuvres protégées par copyright souffrent-elles plus facilement d'être partiellement reproduites par des tiers aux fins d'information ou de critique par exemple. Dès lors, la démarche de Google, pour le moins cavalière aux yeux des maisons d'édition françaises, apparaît comme étant conforme à l'esprit de fair use qui règne sous le régime du copyright. Qui plus est, Google ne permet pas à ses utilisateurs de consulter l'intégralité d'oeuvres protégées. Le moteur de recherche n'offre en fait de consulter que quelques courts extraits et propose des liens vers des librairies en ligne pour une lecture complète de l'oeuvre concernée. Ce point seul devrait être de nature à rassurer les auteurs et leurs éditeurs.

Laissons la question de la propriété intellectuelle de côté pour aborder la véritable abîme qui sépare le paradigme de l'intelligence ordonnée à celui de l'intelligence collective, qui sépare - pour d'ores et déjà prendre position - l'intelligence des siècles derniers à l'intelligence des siècles à venir.

Jean-Noël Jeanneney reproche à la démarche de Google d'être inspirée et influencée par la culture américaine, d'être dirigée par de purs intérêts mercantiles et par les besoins de faire fructifier l'activité publicitaire de Google, d'être enfin tributaire du "vrac" qui caractériserait si bien Internet. Jean-Noël Jeanneney a raison, Google est une société américaine, cotée, cherchant à dégager des profits pour le bénéfice de ses actionnaires, proposant un service de régie publicitaire qui n'est pas étranger aux précités profits et opérant au milieu d'une masse de données toujours plus vaste et plus diverse. Jean-Noël Jeanneney a cependant tort dans la mesure où tout ceci se passe dans un univers qui redéfinit les contours de notre monde et qui nous pousse à remettre sur le métier nos cadres interprétatifs : Internet.

Bien que société américaine, Google ne met pas plus en avant sa culture domestique que d'autres cultures dans la mesure où ce n'est pas le rôle d'éditeur qu'elle a endossée, mais bien celui de bibliothèque géante - pour conserver une image littéraire. Dans ces allées, on trouve de tout : des informations de qualité, des propos orduriers ou anodins, des oeuvres américaines, asiatiques ou européennes, des sites tenus en espagnol, mandarin, japonais, français, anglais, allemand, etc. Google ne cherche par à promouvoir une culture, mais à faciliter l'accès à toutes les cultures présentes sur Internet. D'ailleurs l'image de la bibliothèque n'est pas nécessairement la plus juste dans la mesure où Google ne centralise aucunement l'information. Le moteur de recherche agirait plutôt comme un libraire qui guide ses clients parmi des informations et des rayons sans fin. Si "vrac" il y a, Google y jetterait ainsi une lumière très éclairante.

Quant au "vrac", c'est pourtant celui-ci qui constitue la véritable richesse de l'Internet. En effet, quelles que soient les dérives et les piètres prestations intellectuelles que la toile permet de mettre au grand jour, cet espace permet également aux individus de contribuer à la propagation du savoir, d'apporter leur pierre à l'édifice de la connaissance ou simplement de faire connaître leurs préférences. Le savoir et la culture ne sont pas ici des décrets d'autorité mais bien des constructions réalisées par et pour ceux qui en seront les premiers destinataires et utilisateurs : les lecteurs. Il est bien évident qu'on ne saurait abandonner les hommes à leurs pensées sans aucune autre sorte de préparation ou d'éducation; ceux-ci ont besoin de références, de capacités cognitives et d'éléments de comparaison et d'appréciation afin de naviguer dans cette mer de savoir. Il existe donc encore une place pour les maîtres, place où la dialectique et le partage joueront un rôle plus important qu'ils ne l'ont pu par le passé. Une fois les individus dotés d'une des armes les plus préciseuses, le raisonnement, leur masse pourra venir prendre place aux côtés des "intellectuels" en titre (philosophes, économistes, juristes, ...) pour aller plus loin encore dans notre quête du savoir et de la vérité.

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