Les journalistes peuvent-ils avoir une opinion ?
La question mérite d'être posée tant le navrant exemple récemment donné par la direction de l'information de France Télévisions ayant suspendu Alain Duhamel pour la durée restant à courir de la campagne est inquiétant.
Qu'a donc dit Alain Duhamel ? Alain Duhamel, dont on peut légitimement supposer qu'il est inscrit sur les listes électorales tant son intérêt pour la chose publique est marqué, a révélé, à un cercle très restreint d'étudiants, et ce avant les élections, qu'il aimait bien le candidat François Bayrou et que d'ailleurs il voterait pour lui. Quelle révélation obscène : un journaliste politique nous apprend donc qu'il votera et, comble de l'indécence, qu'il votera même pour un candidat en particulier.
A mon sens, la décision de le suspendre ne supporte aucune forme de justification. Il est parfaitement normal que les journalistes politiques votent. S'ils ne le font pas, qui le fera ? Et il est très certainement préférable de connaître les inclinaisons politiques et partisanes des journalistes que d'être laissés dans le doute à cet égard.
Notre société a engendré un mythe de l'impartialité de l'administration, des autorités administratives indépendantes, des journalistes...
Faire accroire à l'existence d'un tel mythe est particulièrement dangereux tant il est impossible de débarrasser les institutions des hommes et des femmes qui les composent et, avec ces derniers, du flot de passions partisanes, idéologiques et intellectuelles que la conscience de chaque individu lui dicte. L'implacable logique de la vacuité partisane ou intellectuelle permettrait ainsi d'affirmer l'impartialité objective au prix d'un véritable travail de refoulement individuel de la moindre idée personnelle, qui pourrait alors conduire à un sacrifice de l'impartialité subjective qui demeurerait invisible.
Plus encore, le meilleur gage de l'impartialité des médias ne réside pas dans l'éviction des idées que les journalistes osent avoir, mais tout simplement dans le maintien d'un véritable pluralisme entre les différents organes qui composent ces médias (télévision, radio, presse écrite quotidienne, hebdomadaire, mensuelle...) et, allant même plus loin, entre les journalistes d'un même organe.
Il fût un temps où l'on pouvait admirer la plume d'un Raymond Aron dans Le Figaro, alors même qu'il était de notoriété publique qu'il était un "spectateur engagé". Il fût un temps à peine plus reculé où les journalistes se faisaient un devoir d'intervenir dans la vie publique et d'y jeter avec toutes leurs forces leurs valeurs, lorsque l'affaire Dreyfus connut l'heureux dénouement qui fût le sien après d'innombrables passes d'armes entre différents titres de presse, entre différents auteurs, journalistes et historiens.
Les seules entraves efficaces au travail d'un journaliste sont celles que lui impose sa conscience et la vigilance scrutatrice exercée sur lui non seulement par ses pairs mais surtout par ses lecteurs ou téléspectateurs.
L'opinion n'est pas un délit, elle est un devoir, même pour les journalistes !

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