Du prix de la démocratie
Argent et politique, voilà deux notions dont la rencontre provoque à coup sur le débat, les envolées lyriques et démagogiques, la suspicion voire l'invective. Ce sont d'abord les "affaires" qui émergent dans le débat médiatique en ligne quand on s'intéresse au sujet. Les deux premiers résultats dans Google renvoient à des articles de presse (ici pour la condamnation d'Alain Juppé et là pour les prémices de la loi de 1995 sur le financement de la vie politique) qui donnent une image fort peu reluisante de la rencontre de ces deux mots, antagonistes dans bien des esprits chagrins.
Pourtant, nous ne devons pas condamner cette association d'idées. Au contraire, nous devons pleinement assumer le coût de la démocratie. Si le plus mauvais des systèmes, à l'exception de tous les autres, doit survire et prospérer, il faut lui en donner les moyens. Les ennemis de la démocratie, qu'ils soient intégristes ou autoritaires, disposent de puissants moyens financiers et affectifs pour la combattre. Que de régimes dictatoriaux, baffouant sans hésitation les droits les plus élémentaires de ceux qu'ils tentent d'asservir, utilisent les richesses qu'ils tirent de leurs ressources naturelles pour irriguer leurs réseaux népotiques, et blâmer au passage les démocraties libérales pour leur décadence, pour les maux qu'elles créent au monde qui les entoure. Nous savons que la démocratie souffre, et s'honore aussi, de tolérer la villénie de ses détracteurs tout en se refusant à s'abaisser à leur niveau pour les combattre.
Puisqu'il est en la matière interdit de combattre le feu par le feu, tâchons de défendre les vertus financières de la démocratie. Commençons donc par tordre le cou aux critiques adressées à l'indécence des dépenses liées à la vie politique.
Pour cela, je vous propose de jeter un oeil aux dépenses de campagne des candidats à l'élection présidentielle de 2007. La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), chargée de veiller au respect des lois de 1988, 1990 et 1995 sur le financement de la vie politique, a récemment rendu publics les comptes de campagne des candidats à l'élection. Seules les dépenses engagées par les candidats, et remboursées pour moitié par l'Etat pour ceux d'entre eux ayant dépassé le seuil de 5% des suffrages exprimés, sont ici prises en compte. Les dépenses à la charge de l'Etat ou des collectivités (campagne audiovisuelle, panneaux d'affichage officiels, impression des bulletins de vote, impression et envoi des professions de foi de chaque candidat, tenue du vote, etc.) ne sont pas ventilées dans les comptes de campagne des candidats.
Pour mémoire, toute dépenses confondues (y compris le remboursement des dépenses de campagne aux candidats), l'élection présidentielle de 2002 avait coûté environ 200 millions d'euros à l'Etat, soit un coût de 3 euros par habitant (ou de 5 euros par électeur). A ce stade, il faut admettre qu'une dépense quinquennale équivalente à un petit-déjeuner par personne ne paraît pas déraisonnable pour le moment fort de notre démocratie représentative.
Si l'on y regarde de plus près, on peut s'intéresser au ratio des dépenses de campagne sur le nombre de voix obtenues par chaque candidat. L'on obtient ainsi la performance économico-électorale de chaque candidat, ou le palmarès de ceux qui auront fait le meilleur usage de l'argent public.
En moyenne, une voix aura coûté 1,81 euro à chaque candidat au premier tour de l'élection présidentielle 2007. Certains ont fait meilleur usage de l'argent public que d'autres. Ainsi les deux candidats d'obédience marxistes se retrouvent-ils aux extrêmités de l'échelle, Olivier Besancenot n'ayant "dépensé" que 61 centimes d'euro pour chaque suffrage alors que Marie-Georges Buffet a "dépensé" 6,82 euros par voix obtenue. Vous trouverez ci-dessous un graphique détaillant, pour chaque candidat, le nombre de voix obtenues, le montant des dépenses de campagne (arbitrairement fixé au plafond du 1er tour pour les deux candidats ayant accédé au second tour) et leur ratio de performance économico-électorale.
A l'exception notable d'Olivier Besancenot, on observe que les candidats arrivés en tête du 1er tour de scrutin affichent fort naturellement les meilleurs ratios.
A la lumière de ces chiffres, on m'objectera qu'il est inconcevable d'imposer a priori à un candidat un plafond de dépenses qui serait fonction du nombre de voix qu'il espère recueillir. Cependant, c'est un mécanisme de cet acabit qui autorise les seuls candidats accédant au second tour à dépenser quelques 5 millions d'euros supplémentaires. Il est vrai qu'il y a là un effet de seuil chronologique. Au soir du 1er tour, on sait ou non si l'on peut dépenser cette enveloppe. A la veille de la campagne électorale, bien heureux le politologue ou le conseiller de candidat capable de prévoir les résultats du 1er tour de scrutin - les intentions de vote déclarées en faveur de François Bayrou oscillaient entre 6 et 10% en janvier 2007, loin des 18,5% qu'il obtiendra finalement. Pourtant, à regarder l'historique des sondages d'intentions de vote durant les campagnes présidentielles 2007, 2002, ou 1995, on serait tenté de dire à chaque candidat que les ordres de grandeur qui y sont exprimés dès les mois de février et mars reflètent à plus ou moins 5 points près le nombre de suffrages qu'ils recueilleront au soir du 1er tour - avec des marges d'erreur encore plus réduites en 2007 que les années précédentes, et ce grâce à un travail plus fin quant au redressement des réponses aux sondages électoraux.
Dès lors, il doit être de la responsabilité de chaque candidat d'ouvrir plus ou moins largement les vannes des dépenses de campagne afin de maximiser le retour marginal de chaque euro dépensé. Au-delà d'une certaine somme, la raison devrait conduire à constater qu'un euro supplémentaire ne rapporte plus rien, que l'argent public est dépensé en vain. En se fondant, à quelques semaines du scrutin, sur les estimations des instituts de sondage, un candidat pourrait décider de limiter ou non ses dépenses en connaissance tant des causes - ne pas dépenser inutilement l'argent public - que des effets - ne pas contraindre son parti à brader ses actifs afin de rembourser une dette trop importante. Il faut bien se rendre à l'évidence, là où le positionnement politique d'un candidat ne trouve qu'un écho limité au sein de l'électorat, l'argent ne saurait suppléer cette carence originelle.
L'exemple de l'élection présidentielle de 2004 aux Etats-Unis en atteste clairement. Quoique l'on pense de la pertinence des propositions de Ralph Nader, candidat indépendant rangé à gauche du paysage politique, les dollars ne remplacent pas le manque d'écho de son positionnement au sein d'un électorat où dominent très largement les partis démocrate et républicain.
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Quand Ralph Nader dépense quelques 7$ pour chaque voix obtenue, les candidats des deux principaux partis dépensent de 4 à 5$ - la moyenne étant de 4,75$ par voix. Ces données me conduisent à formuler deux réflexions.
La première : une voix "coûte deux fois plus cher" aux Etats-Unis qu'en France. Ce chiffre ne dit certes pas tout. Il faut s'interroger sur bien d'autres variables politiques, comme la qualité de l'information donnée aux électeurs par les candidats et les médias, ou encore le taux de participation. Sur cette dernière variable, la France fait également meilleure figure que les Etats-Unis, le taux de participation à l'élection présidentielle de 2007 ayant atteint près de 80% contre environ 55% aux Etats-Unis en 2004.
La deuxième : afin de protéger le pluralisme politique, on ne doit sans doute pas attendre des "gros" et des "petits" candidats qu'ils n'affichent pas le même ratio de performance économico-électorale. On est en droit d'attendre d'un "gros" candidat qu'il modère ses dépenses de campagne, on se doit d'admettre qu'un "petit" candidat puisse être moins vigilant quant au montant de ses dépenses si là est le prix de son maintien sur la scène politique.
Tout comme toute société qui ne garantit pas la séparation des pouvoirs n'a pas de constitution (article 16 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789), toute société qui ne favorise pas l'expression des opinions minoritaires n'a de démocratie que le nom.
Comme le dit l'adage, si la démocratie a un coût, elle n'a pas de prix, surtout lorsqu'il s'agit de veiller à ce que la majorité n'étouffe jamais les minorités.
PS : pour ceux d'entre vous qui disposez de données équivalentes pour des élections présidentielles ou générales contemporaines dans d'autres pays, n'hésitez pas à télécharger le qui a servi de base aux graphiques ici présentés. Je serai heureux de le recevoir en retour...



Bonjour,
Je voudrais nuancer les élans de rapport nombre de voix/prix de la campagne.
Quand je m'attarde sur ces données, je voix des choses différentes :
1. à part Le Pen, les plus riches (par ce que l'argent dépensé est à avancer) sont les plus élus ;
2. plus on achète de voix, moins la voix coûte chère ;
3. à part le PCF (qui a fait campagne au dessus de ses moyens) et Le Pen (toujours), la différence de moyen est proportionnelle à la différence de voix (un rapport d'environ 0.8) ;
4. il y a une différence de moyen flagrante entre une minorité de candidat et le reste.
Pour conclure, en se basant sur ces chiffres, notre démocratie a un prix que personne à part une poignée ne peux s'offrir...
Mais alors, est-ce encore une démocratie ?
Oui, sûrement, puisque c'est comme cela qu'ont toujours fonctionné les démocraties :
Sans capacité, la liberté n'est point :-p
Rédigé par: Romain | le 14 août 2007 à 14:43